Bicentenaire de la mort de Napoléon : à l'Assemblée nationale, une commémoration, mais pas de "célébration"

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La statue de Napoléon aux Invalides
La statue en bronze de Napoléon dans la cour d'honneur de l'hôtel des Invalides, à Paris (THOMAS COEX / AFP)
par Raphaël Marchal, le Lundi 3 mai 2021 à 10:57, mis à jour le Lundi 3 mai 2021 à 10:58

L'Assemblée nationale s'apprête à commémorer Napoléon Bonaparte, 200 ans après la mort de l'Empereur, le 5 mai 1821 sur l'île de Sainte-Hélène. En rappelant ses indéniables apports pour la France, sans omettre les zones d'ombre et la complexité du personnage.

Faut-il célébrer Napoléon Bonaparte à l'occasion du bicentenaire de sa mort ? Depuis plusieurs semaines, l'opportunité et la manière de commémorer l'Empereur, figure à la fois majeure et controversée de l'histoire de France, fait débat. 

Et l'Assemblée nationale n'échappe pas aux questionnements sur la portée à donner à cet événement : "le dilemme est particulièrement cruel", explique son président, Richard Ferrand, dans la préface d'un livret sur l'Empereur qui a été publié sur le site du Palais Bourbon et remis à tous les députés. "Commémorer n’est pas célébrer, encore moins canoniser", souligne l'élu du Finistère.

Des réformes qui ont modernisé la France

Difficile d'ignorer les réformes entreprises par Napoléon, artisan de la modernisation de l'État, père du code civil et des préfets, de la Légion d'honneur et du Conseil d'État. Les esprits les plus brillants du XIXe, tels que Victor Hugo ou Hegel, ont fait l'éloge des exploits du natif de la Corse. Ce sont ces avancées que l'Assemblée nationale a décidé de mettre en avant. Pour marquer le bicentenaire, l'institution va exposer plusieurs documents historiques. Ainsi, la lettre d'abdication de l'empereur, signée en 1815, est déjà visible dans la nef de la bibliothèque de la Chambre basse, tout comme le plan du tombeau de Napoléon.

Le livret préfacé par Richard Ferrand contient également une retranscription des débats ayant eu lieu dans l'hémicycle en 1840, afin de décider du rapatriement des cendres de l'Empereur, qui se trouvaient toujours à Sainte-Hélène. À cette occasion, les députés, parmi lesquels figurait le poète Alphonse de Lamartine, s'étaient livrés à de "splendides envolées oratoires", relève le président de l'Assemblée.

Commémorer la mort de Napoléon revient à réveiller des blessures qui sont enfouies en nous. Serge Letchimy, député de la Martinique

Député Les Républicains, Jean-Louis Thiériot se satisfait de la commémoration entreprise au Palais Bourbon, qu'il juge "très digne, très convenable". "Une commémoration me semble tout à fait indispensable", juge-t-il, tout en reconnaissant les "faces sombres" du personnage. Selon lui, il n'y a en tout cas "pas de sujet" au sein de l'Assemblée. L'élu s'est toutefois trouvé un autre cheval de bataille : l'installation d'une œuvre d'art figurant un squelette de cheval au dessus du tombeau de Napoléon. "Un tel ouvrage dans une nécropole militaire me paraît inapproprié, dissonnant", explique Jean-Louis Thiériot, qui s'est fendu d'une missive à la ministre des Armées, Florence Parly.

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Éric Ciotti (LR) s'est lui aussi dit "1 000 fois pour" la commémoration de la mort de Napoléon. "Je trouve tellement dérisoires ces débats où on veut effacer ce qui a fait la grandeur et la fierté de la France", a-t-il déclaré lors de l'émission "Le Talk" du Figaro. "Il peut y avoir des zones d'ombre, mais ne jugeons pas cette période avec nos critères actuels."

Rétablissement de l'esclavage

Cette vision n'est pour autant pas partagée par l'ensemble des députés. Certains jugent inconcevable d'honorer la mémoire de Napoléon. Parmi leurs griefs : l'abandon des idéaux révolutionnaires au profit d'une politique expansionniste, la mise en place d'un régime impérial ou encore la misogynie de l'Empereur. Et par dessus tout, le rétablissement de l'esclavage en 1802, alors que celui-ci avait été aboli en 1794.

"Je ne partage ni l'ambition ni la consécration de Napoléon par une commémoration", tranche Serge Letchimy (PS) auprès de LCP. Le député du groupe socialiste de la Martinique fustige les "conditions atroces" dans lesquelles l'esclavage a été rétabli, notamment en Guadeloupe. "On ne peut pas à la fois faire déclarer dans l'Assemblée que l'esclavage est un crime contre l'humanité, et de l'autre, continuer à soutenir Napoléon. Commémorer sa mort, c'est réveiller des blessures qui sont enfouies en nous", estime-t-il, jugeant qu'une telle démarche doit être faite pour "célébrer les vertus et les valeurs d'un grand homme".

L’héritage napoléonien ne peut pas plus être récusé qu’être revendiqué sans réserve. Richard Ferrand, président de l'Assemblée nationale

En février, Alexis Corbière (La France insoumise) s'était également opposé à toute forme de commémoration par les représentants de la République. Sur les ondes de Radio Classique, il avait plutôt plaidé pour remplacer d'éventuels hommages par des colloques d'historiens. Sa demande n'a pas été entendue au plus haut sommet de l'Etat : le 5 mai, Emmanuel Macron prononcera un discours à l'Institut de France, avant de se rendre à l'Hôtel des Invalides. Le président de la République déposera une gerbe devant le tombeau de l'Empereur.

"L’héritage napoléonien ne peut pas plus être récusé qu’être revendiqué sans réserve", résume Richard Ferrand. "Comme le voulait Lamartine, il nous faut l’accueillir 'avec recueillement, mais sans fanatisme'." Le président de l'Assemblée nationale prononcera une brève allocution sur Napoléon, ce mardi 4 mai, en introduction de la séance de questions au gouvernement.